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édition Viviane Hamy
J’ai été happée par ce livre, impossible de m’en détacher, même quand je n’en tournais pas les pages, amoureuse de Modesta, de sa façon
de penser, d’aborder la vie. Depuis, je suis en deuil, comme à chaque fois qu’une écriture me marque, un peu perdue, un livre se ferme et tout est dépeuplé.
« Il était une fois une enfant, Modesta, née le 01 janvier 1900, dans un monde frustre et rapidement englouti…. Non, l’Art de la joie résiste à toute présentation. Roman
d’apprentissage, il foisonne d’une multitude de vies. Roman des sens et de sensualité, il ressuscite les élans politiques qui ont crevé le XX siècles. Ancré dans une Sicile à la fois sombre et
solaire, il se tend vers l’horizon des mers et des grandes villes européennes…. »
Goliarda Sapienza a mis plus de dix ans à accoucher de l’art de la joie et de son personnage principal, Modesta, quelle ironie dans ce prénom ! Une femme profondément libre, animée d’ « une folie
de vie » qui lui donne la force de faire face à toute forme d’oppression, que ce soit celle des proches, des hommes ou des femmes, des vieux ou des jeunes, quitte à se faire meurtrière, folie de
vie contre folie de mort.
Modesta se construit sous nos yeux, acquiert connaissances titre et richesses pour affirmer sa position d’électron libre au sein de la société, prête à se débarrasser de tout ce qui peut la
contraindre, argent et terre, amour de la poésie pour ne pas s’enfermer dans un carcan, que ce soit celui du propriétaire terrien ou de la passion de l’artiste.
Même dans ses relations amoureuses, hommes ou femmes, elle sait être généreuse et entière sans accepter les concessions qui l'obligeraient à se nier elle-même.
Femme engagée, d’une lucidité visionnaire, elle s’applique à rester sincère dans ses convictions, à leur donner une résonance dans la façon même de conduire sa vie.
Au-delà des faits, Modesta, évolue, dialogue avec les vivants et les morts, se nourrit de tout, parce que ce tout ne fait qu’un dans une vie : relations charnelles et sensuelles, instinct,
philosophie, politique, émotions, lui permettent de plonger au cœur de la nature humaine et d’avancer, sereine vers la vieillesse, un temps qui s’étire indéfiniment vivant, dans la joie d’être
soi, puis fermer les yeux, dans les bras de l’autre.
Extrait
" Vous avez entendu la voix de Beatrice ? Carmine est parti et elle a deviné le vide dans lequel je suis tombé et que j'ai besoin d'elle.
C'était mon intention jusqu'à il y a quelques minutes, devant le souvenir de l'une de ces étapes obligées que la vie nous impose : celle d'être abandonné ou d'abandonner, de taire l'épisode de l'abandon de Carmine. Mais ses mots se sont emparés du droit de vivre sans l'accord de mon intelligence, comme il advient toujours dans les "affaires de coeur". Mais ne vous inquiétez pas. Je n'irai pas vous raconter pas après pas le combat que chacun mène pour oublier. Je souffris exactement comme tout le monde. Mais l'amour n'est pas absolu et pas davantage éternel, et il n'y a pas seulement de l'amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré. On peut aimer un homme, une femme, un arbre et peut-être même un âne, comme le dit Shakespeare.
Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux ... Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m'en servir ceux que l'usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, coeur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.
J'appris à lire les livres d'une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s'ils pouvaient être employés dans "mon" contexte. Dans cette première tentative d'identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m'aperçus de combien d'entre eux et donc de combien de fausses idées j'avais été victime. Et ma haine grandit jour après jour : la haine de se découvrir trompé.
Je trouvai les mots pour tuer Carmine. Je découvris ce que savent tous les poêtes, que l'on peut tuer avec les mots, et pas seulement avec un couteau ou du poison :
Tu me tues mais mon visage
te restera fiché
dans le regard.
Dans les nuits
pleureront tes paupières
clouées."
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