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Gallimard
Journal d'une étourdie est le premier roman de Luce Delobre. Court, il a presque le format d'une nouvelle, très centré, précipité vers sa chute. L'écriture en focalisation interne nous éloigne de son titre, pour nous promener dans les pensées d'une femme qui découvre le "truc", un pistolet dans un parc qu'elle emporte sans trop y réfléchir, une impulsion qui va l'entraîner, l'air de pas y toucher, à conclure ce journal d'une drôle de façon.
C'est un drôle de petit livre que j'ai trouvé très bien écrit, avec un sens de la retenue et de la banalité tout en finesse qui permet de produire un décalage, sans heurts, la théorie du grain de sable en quelque sorte.
Le pistolet, personnage central bien que discret, devient l'omniprésent, le centre des désirs et fantasmes, des pulsions, un déterminant de soi tout autant qu'une arme de destruction.
A lire par temps pluvieux.
Gallimard
Un livre singulier et fantaisiste, une oeuvre de "critique fiction" éclairée et quasi visionnaire, un humour, un décalage, aux influence me semble-t-il pataphysiciennes certaines, ce qui est un must, d'un auteur qui a écrit entre autre un petit manuel très pratique : "comment rater sa vie en onze leçons".
Je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage qui donne à la culture tout son mérite (allant du footbool à Rimbaud), dans une application quasi nitschéenne pour ne pas dire parfois lynchéenne d'une savoir suffisamment vaste pour devenir créateur de piquées imaginatives toutes aussi précises que mensongères sans être complètement dépourvues de vérités, labyrinthiquement fertiles.
Je ne suis sans doute pas claire mais me voilà inspirée déjantée par ces quelques pages, qui donnent un aperçu de ce que pourrait être la pensée manoukianesque si toute sa profondeur philosophique n'était pas décolorée des sunlights d'M6.
Et période électorale oblige avec les interrogation autour de l'électorat du sexy centriste, voici un extrait de l'article de critique fiction intitulée : Gouvernement d'union.
Gouvernement d'union
De l'avis de nombreux observateurs, la campagne électorale qui s'est achevée le 12 mai 2024 sur le succès, à un siège près, de l'UDD a été la plus éprouvante que la France ait connue depuis le début du siècle. C'est pourquoi le premier souci de M.Damien Lepoutre, chargé hier par le président Jivaty de former le gouvernement, a été d'arrondir les angles. Malgré le sigle et le programme officiel de sa coalition, le chef de l'Union pour la démocratie décentralisée aurait, pour commencer, décidé de prendre un tiers de Parisiens dans son équipe. On ne sait pas cependant si la présence du "jacobin" Larindondan au Quai d'Orsay équilibrera celle, à la Place Beauvau, de l'autonomiste corse Bricccioli dont le seul nom donne des sueurs froides aux néochevènementistes du MDM.
Celui que l'opposition nomme déjà le Queuille lorrain a choisi, semble-t-il, d'appliquer systématiquement tous les correctifs inventés depuis un demi-siècle pour assurer une représentation gouvernementale équitable aux différentes catégories de Français. Ainsi, pour que chaque région du pays, sans parler des DOM-TOM et de la Corse, ait son ministre, on le dit résolu à créer sept nouveaux ministères, dont ceux des Fêtes et Bals populaires ou de la Pêche en eaux profondes.
Quant à la parité hommes-femmes promue jadis par le gouvernement Jospin, elle a posé au Premier ministre un cas de conscience : donner le portefeuille de la Guerre à une femme, comme c'est la tradition depuis 2002, l'aurait obligé à se passer de M.Jean-Marie Hamel, son seul vrai spécialiste en la matière. Il a résolu le problème en demandant à M.Hamel de porter la robe et d'inverser l'ordre de ses prénoms. En revanche, toujours pour des raisons de compétence, il s'est dispensé d'une application trop stricte du principe de sexuation ministérielle (prônée, on s'en souvient, par le gouvernement Villepin III) en confiant le secrétariat d'Etat aux Pères célibataires à une femme, Mme Aziza Serkaoui (PPE) et le ministère de la femme à un homme, M.Remi Gardon-Lachasse (UIP).
La participation de nombreuses personnalités de la société civile, un des trucs des présidences Giscard d'Estaing ou Mitterand en fin de mandat, est d'ores et déjà certaine. C'est un assureur, M.Méplat, qui hériterait du Budget, tandis qu'une ancienne manucure, Janine Baston, prendrait la justice en main. La prochaine secrétaire d'Etat au Tourisme serait Fernande Lachevillette, actuellement à la tête d'une florissante entreprise de parasols transparents. On donne également comme acquise la présence à Bercy de M.Christian Fleuve, PDG de Bouillon Cube. Une certitude demeurait hier soir sur le titulaire des Affaires sociales : l'actuel président de McDo France, Kevin Touchard, vainqueur remarqué à l'automne de la grève des broyeuses de hachis, semble bien placé. Mais il pourrait se voir préféré Jean-Jacques Roussin, le secrétaire général du petit PFS (Parti des Fantaisistes Savoyards), dont les trois voix sont indispensables à la majorité gouvernementale.
La volonté manifestée par le chef de l'Etat de nommer un ministre pour chaque problème urgent (d'où le nouveau ministère des Retraites impayées et le secrétaire d'Etat aux Déjections canines) n'a pas contribué non plus à faire baisser le nombre de portefeuilles. Si l'on ajoute à cela la petite touche exotique voulue par le Premier ministre lui-même avec la création d'un ministère des Eaux et de la Météorologie "chargé des climats et des polders" directement inspiré du Cambodge, ou le secrétariat d'Etat aux Amputés, dont l'exemple viendrait du Burundi - on comprendra les sarcasmes de l'opposition devant ce ministère jugé pléthorique. De fait, avec vingt-quatre ministres, trente et un ministres délégués et quarante-six secrétaires d'Etat, on est loin du cabinet resserré que l'UDD réclamait pour le pays pendant la campagne électorale. Comme la nouvelle interprétation du principe de subsidiarité par la Commission de Bruxelles risque de priver le futur gouvernement d'une appréciable marge de manoeuvre, le chef de l'opposition pouvait ironiser ce matin : "Moins le gouverment français a de pouvoir, plus il a de ministres ! "
L'ancien président Quentin Idoine a parlé, lui, de façon plus amène, de néo-raffarinisme, par allusion au troisième Premier ministre (2002 - 2005) de Jacques Chirac. ("Néo-affairisme, oui !" a titré aussitôt Lutte ouvrière en évoquant le scandales des Bouteilles bleues.) Il visait par là les flottements qui ne manqueront pas de se produire, selon lui, au sein d'une équipe aussi hétéroclite. "Après tant de divisions et d'invectives, a répliqué le Premier ministre en rappelant les noms d'oiseau échangés de part et d'autre ces dernières semaines ("jacocobins" d'un côté, "néo-maurrassiens" de l'autre), le pays a besoin de se rassembler."
Le problème ds gouvernements d'union est pourtant qu'ils manient presque fatalement la carpe et le lapin. On se demande déjà, par exemple, comment vont pouvoir coexister Janine Sécard-Binoche, future secrétaire d'Etat à l'éradication des OGM, et Lucien Chaminette, ministre des Agricultures, partisan notoire du développement des plantes transgéniques.
La solution - au moins pour ce qui est de la communication - tient provisoirement dans la création décidée ce matin par M.Lepoutre, une heure à peine avant son arrivée à l'Elysée pour soumettre sa dernière liste au Président, d'un ministre des Synthèses, par qui devront passer les membres du gouvernement avant de faire la moindre déclaration. M.Lenormand, pressenti pour ce poste exposé, a donné l'exemple en rétorquant aux journalistes, qui lui demandaient s'il était heureux de sa promotion, un vigoureux :"Nnnouiii!"
(auteur Toulousain, plus connu pour son ouvrage Une vie française)
Voici un petit livre qui se lit très vite, qui a le bonheur d'être mordant et drôle à la fois. Même si les nouvelles sont parfois assez inégales, Jean-Paul Dubois installe une atmosphère amère sans être réellement désespérée, l'humour agit comme un décapant à des brèves qui se délectent des aspérités d'un quotidien tendu entre banalité et faits divers.
Ce serait plus un livre d'automne que de printemps mais n'attendez pas jusque là. Et si vous êtes dans les travaux et le bricolage, lisez impérativement du même auteur "Vous plaisantez, Monsieur Tanner".
- Une nouvelle au choix -
95 X 68,57
Comment je referais le monde si j'en avais le pouvoir ? Je vais sans doute te décevoir, mais je le réduirais à une pelouse bien tondue de 95m par 68,57m avec de chaqe côté des poteaux espacés de 5,65m reliés par une barre placée à 3m de hauteur. Autour du terrain, je mettrais des tribunes bondées de types enthousiastes. Au centre, je poserais un ballon ovoïde de 425g, et, de part et d'autre de la ligne médiane, deux équipes de quinze gars soudés comme des parois de coffre-fort et souples comme des bracelets de montre. Au coup de sifflet de l'arbitre, tout le monde se mettrait à vivre. On serait à tour de rôle sur le terrain. Quand on jouerait, à la mi-temps, on s'assiérait dans l'herbe en suçant des quartiers d'orange, en remuant les cuisses pour décongestionnait les muscles et en regardant des filles souriantes assises sur les gradins. Oui, je me verrais bien vivre dans un monde comme ça pendant soixante ou soixante dix ans. Ensuite, le moment venu, après un plaquage sévère ou une cravate, soutenu par le coach ou le soigneur, je sortirais du terrain sans faire d'histoire, sous les applaudissements de la foule. Et puis, seul dans les vestiaires, j'attendrais la fin du match.
(Le Grand Cahier - La Preuve - Le Toisième Mensonge)
Agota Kristof est d'origine hongroise mais écrit en français, qui n'est pas sa langue maternelle. Elle reste marquée par cette rupture avec son pays, une déchirure pour à l'époque fuir le communisme et suivre son époux, alors même qu'elle était toute jeune et avec un bébé de quelques mois pour finalement s'installer en Suisse et travailler en usine. Elle dit elle-même que si elle était restée, elle aurait peut-être été plus pauvre, mais sûrement plus heureuse.
Je me souviens bien de mes cours de littérature où il fallait connaître la biographie d'un auteur mais éviter autant que possible d'utiliser sa vie personnelle pour expliquer son oeuvre.
Pourtant à la lecture de cette trilogie des jumeaux, livre qui m'a saisie, pétrifiée, craquelée, j'avais besoin de comprendre, de faire un peu connaissance avec son auteur, besoin d'apprivoiser son étrangeté.
J'ai
lu le livre d'une traite, ligotée à cette écriture et à cette histoire d'une grande âpreté.
Âpre : adj (Aspre, XII, d'abord abstrait, lat asper, asprum. V. Aspérité)
I. (Choses) - 1. Qui présente des aspérités / Accidenté, abrupt, escarpé - 2. Qui a une rudesse désagréable / Cuisant, douloureux, rude - 3. Dur, pénible / Austère, cruel, dur, pénible, rude, nécessaire, sévère, violent.
II. (Personnes). Qui se porte avec trop d'ardeur à la poursuite de quelque chose
Il ne s'agit pas d'une lecture indigeste, la définition ci-dessus serait mal comprise si c'était la conclusion qu'il fallait en tirer. Il s'agit d'une lecture nécessaire, d'une écriture qui va à l'essentiel, comme un os à ronger. Elle s'attache à une histoire "factuelle", factuelle dans le sens où elle veut se débarrasser de toute narration émotive, ou sentimentale, le sentiment ayant une vérité toute relative. Cette quête de vérité brute, dénudée, amène aussi une vision de l'homme qui se débarasse de tout psychologisme, il devient un animal social qu'on observe avec toute sa violence, policée et instinctive, d'une sauvagerie difficile à apprivoiser et à canaliser dans un contexte difficile où les liens affectifs peuvent être aiguisés comme une lame mortelle.
Dans les scènes les plus dures, il n'y a pas par exemple de focalisation interne qui permette d'atténuer la scène mise en pâture au lecteur, c'est un fait qu'il faut soi-même nourrir des interdits et tabous sociaux, de compréhension psychologique ou affective, les personnages ne nous y aident pas, eux, ils ont autre chose à penser et à ressentir, aucune fenêtre n'est ouverte là-dessus, seul compte le fait de survivre.
L'histoire s'ouvre sur des jumeaux, abandonnés en temps de guerre par leur mère à leur grand-mère dans un petit village : extrêmement intelligents, ils apprennent à survivre et s'y entraînent même, s'appuyant l'un sur l'autre, forts de ce lien qui les unit et leur donne raison et identité. Très vite, sur les trois opus, l'histoire devient fragmentée, l'identité de Claus et Lucas, les jumeaux, est écartelée, et l'histoire se nourrit de faux-semblants, d'effets miroirs et d'un déroulement à tiroirs.
Survivre était le première nécessité, mais elle ne se suffit pas à elle-même, l'identité demeure quelque chose de fragile et quand elle est menacée, reste à sauver : l'écriture.
Voilà qui me permet de refermer ce livre, d'y comprendre son auteur, d'aimer son écriture douloureuse qui aimerait être indolore et dépouillé de tous sentiments alors même qu'elle provoque une émotion très vive comme une blessure mise à nue, pour enfin toucher l'essentiel, sa résilience.
Extrait du livre - (les jumeaux ont neuf ans et décident de continuer leur éducation tous seuls puisqu'il n'y a plus d'école à cause de la guerre et puisque leur grand-mère n'est pas disposée à s'occuper d'eux - ce passage est une explication directe du parti-pris d'Agota Kristof)
Nos études
Pour nos études, nous avons le dictionnaire de notre Père et la Bible que nous avons trouvée ici, chez Grand-mère, dans le galetas.
Nous avons des leçons d'orthographe, de composition, de lecture, de calcul mental, de mathématiques et des exercices de mémoire.
Nous employons le dictionnaire pour l'orthographe, pour obtenir des explications, mais aussi pour apprendre des mots nouveaux, des synonymes, des antonymes.
La Bible sert à la lecture à haute voix, aux dictées et aux exercices de mémoire. Nous apprenons donc par coeur des pages entières de la Bible.
Voici comment se passe une leçon de composition : Nous sommes assis à la table de la cuisine avec des feuilles quadrillées, nos crayons, et le Grand Cahier. Nous sommes seuls.
L'un de nous dit :
- Le titre de la composition est : "L'arrivée de Grand-Mère".
L'autre dit :
- La titre de ta composition est : "Nos travaux".
Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d'orthographe de l'autre à l'aide du dictionnaire et, en bas de la page, écrit : "Bien", ou pas "Pas bien". Si c'est "Pas bien", nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c'est "Bien", nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.
Pour décider si c'est "Bien" ou "Pas Bien", nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.
Par exemple, il est interdit d'écrire : "Grand-Mère ressemble à une sorcière"; mais il est permis d'écrire : "les gens appellent Grand-Mère la Sorcière".
Il est interdit d'écrire : "La Petite Ville est belle", car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu'un d'autre.
De même, si nous écrivons : "L'ordonnance est gentil", cela n'est pas une vérité, parce que l'ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement : "L'ordonnance nous donne des couvertures."
Nous écrirons : "Nous mangeons beaucoup de noix" et non pas : "Nous aimons les noix", car le mot "aimer" n'est pas un mot sûr,il manque de précision et d'objectivité. "Aimer les noix" et "aimer notre Mère", cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.
Les mots qui définissent un sentiment sont très vagues; il vaut mieux éviter leur emploi et s'en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c'est à dire la description fidèle des faits."
L'amour humain est un très beau livre, et Andreï Makine un auteur que j'ai très envie de continuer à découvrir.
Il brosse le portrait d'Elias Almeida, révolutionnaire Angolais, frappé du souvenir maternel niché dans le creux d'un coude, de la nécessité de participer à l'insupportable déroulement de l'Histoire, frappé d'amour, pour une femme.
Dès lors tout est dit, tout est compris ; comment peut réussir une révolution si les êtres n'apprennent pas l'essentiel ?
L'écriture s'engouffre dans le gouffre des révolutions, guerre froide, guerres civiles, dans les atrocités et absurdités de ce monde pour nous déposer délicatement au coeur des instants précieux, qui, malgré toute cette dureté, d'un effleurement permettent de survivre mais surtout de comprendre, la marche du monde et celle des hommes.
Extrait - Début du livre -
"Sans l'amour qu'il portait à cette femme, la vie n'aurait été qu'une interminable nuit, dans les forêts du Lunda Norte, à la frontière entre l'Angola et le Zaïre.
J'y partageai deux jours de captivité avec un confrère, un instructeur militaire soviétique, et avec ce que nous prenions pour un cadavre étendu au fond de notre geôle en glaise séchée, un Africain vêtu non pas d'un treillis, comme nous, mais d'un costume sombre et d'une chemise blanche brunie de sang.
Menacée, l'existence se montre nue et nous frappe par l'extrême simplicité de sa mécanique. Durant les heures d'emprisonnement, je découvris ces rouages frustes : la peur efface notre prétendue complexité psychique, puis la soif et la faim chassent la peur, reste l'ahurissante banalité de la mort, mais ce frisson de l'esprit devient vite risible face à l'inconfort des petites servitudes corporelles (comme celle, pour nous deux, d'uriner en présence d'un cadavre), enfin vient le dégoût de soi, de cette petite bulle d'être qui se croyait précieuse, car unique, et qui va crever parmi d'autres bulles."
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