N'hésitez pas à laisser vos commentaires ou à m'envoyer vos
articles, billets d'humeur et autres traces écrites de vos dernières découvertes à l'adresse e-mail de ce blog (nectar.safran@hotmail.fr).
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12 janvier au Théâtre Garonne
C'est une pièce très bien écrite, qui ne se laisse pas
deviner tout de suite.
Deux hommes entament une discussion avec un ballet classique en arrière-plan, sur un petit écran.
La discussion est assez banale, dérisoire.
Tandis que la discussion se fragmente, un troisième homme s'élance dans un débit chorégraphique ininterrompu. Se répètent, se déclinent, des bribes de phrases, un rythme en ossature, des gestes
attachés à la discussion s'échappent. Le duo devient trio.
Les hommes au fur et à mesure des tableaux revêtent un costume, jusqu'au détail du foulard dans la poche apparente de la veste, alors même qu'ils s'enlisent dans leur condition de "tube" qui
crache et vomit, avale et régurgite, leur condition d'organes destinés à se faire manger par les asticots, condition d'asticots.
Caterina Sagna, désosse une synthaxe, et agite le signifiant sans signifié, avec des réminiscences de sens. Ce vertige fait peur, il nous ancre avec brio et intelligence, avec la précision d'un
scalpel lors de cette coupe chirurgicale, dans le pathétique. Le chirurgien qui détient le masque est l'art. Cruel. Deux antipodes qui se regardent. L'humain et son désespoir de sublimation. Des
danseurs qui parlent de danse pour n'évoquer que l'anecdotique scatologique.
La scène se couvre de bandes noires pour soigner ses plaies, ces mots, ses maux.
☼ ☼ ☼ ☼ ☼
Scène nationale d'Albi, le jeudi 10 janvier 2008 à 20h30
J'ai ressenti un peu la même chose que lorsque je vais au Théâtre des Doms voir les productions théâtrales belges, si ce n'est qu'ici, ils sont québécois : une irrépressible énergie, une urgence,
une modernité qui mérite d'être mieux définie.
Pourquoi moderne ? De par son sujet, son traitement ? Une quête initiatique sur fond de crise adolescente, un besoin de quête de sens dans une époque désenchantée avec un je ne sais quoi de
cinématographique voire même de feuilletonesque type les "experts au quebec"? un croisement des arts qui sert à faire ressortir une contemporanéité protéiforme ? avec un savant mélange
de désordre revigorant aux tonalités pops ou discos ? L'urgence même semble bien d'époque ; une course contre le temps, une impatience dans le fond et la forme avec une narration épileptique qui
ne peut pas s'attarder, ni ne veut, ni ne saurait.
La mise en scène ne s'essoufle pas d'ailleurs, elle en joue, ne se pause que pour cet instant où les spectateurs se rassemblent pendant de longues minutes, avant d'applaudir.
Dimanche 25 novembre - Scène nationale d'Albi
Je connaissais le travail de leur fils James, homme orchestre, tisseur d'univers oniriques très imagés. Après avoir vu ses parents, je comprends mieux la filiation, notamment avec sa mère.
Jean-Baptiste Thierrée propose de courtes séquences, bâties sur un absurde de même nature, dans l'auto-dérision du numéro attendu, de ficelles découvertes, de valises et costumes étonnants,
bestiaire animalier docile et magique. C'est étonnant de voir cet homme sans âge, à la chevelure abondante et blanche, sautillant, généreux de son propre amusement sur de petites et grandes
choses.
Victoria Chaplin, silhouette gracile et souple, femme orchestre, qui sait tout faire et notamment proposer de petites séquences rêvées où costumes, décors, ustensiles se transforment en
bêtes chimères ou insectes géants.
C'est un moment très agréable. J'avoue une préférence pour les créations du fiston, qui amène des pièces moins découpées en numéros bien qu'établies également sur une succession d'images,
intégrant la douce folie de ses parents dans une plus grande cohérence de sensations.
20 novembre - TNT Toulouse
Je viens de lire à l'instant la feuille de soirée
et les paroles d'Heddy Maalem, la dernière phrase m'interpelle plus particulièrement : "Contempler le Monde-Terre, en comprendre le fruit avant que ne survienne ... la mort en ce
jardin."
Tout le long du champ de forces, j'ai été prise d'images, de beauté, d'une sensation de réel et d'iréel.
L'entrée en matière est un fil conducteur qui va me tenir tout le long : une figure de face, à peine perceptible, fugace, une présence fantomatique, entre réalité et irréalité, vie et
mort.
La lumière est ainsi le médiateur des corps, le fil tendu entre deux mondes.
Dans cette figure de face, déjà l'idée d'une transmission ou captation, je ne sais pas trop : prendre au public, donner au public, apparaît, disparaît, un appel, un adieu.
Ainsi, dans le toucher, les contacts de corps, quelque chose se prend, se transmet, sur scène c'est réel, vers le public, déjà, on ne sait plus, vers quoi on tend.
Dans le premier tableau, les corps vivants, une masse de corporaités diverses, pointés vers une figure de proue qui tombe au sol. Les chutes amènent cet étonnant ancrage, la fragilité n'est
pas dans la chute, dans ces présences, mais plutôt dans l'environnement qui leur donne réalité ou les emporte dans l'obscurité.
Les corps ont un ancrage très fort, plantent racines profondes. Il y a avec le sol une prise d'assurance et de légèreté. Aucun désir d'envol chez ces danseurs, les sauts sont plus
dans l'affirmation du sol, le tracé d'une bande horizontale qui circonscrit leur espace, comme la scénographie qui rapproche le ciel (et qui prendra encore plus figure dans le tracé
lumineux de bandes vers la fin du spectacle). Toute disparition-apparition se fait sur notre Terre en quelque sorte, en fuite du public, ou en marges de la scène. Les corps vivent mais rarifient
le mouvement, ils partent d'une impulsion, puis vont remplir le vide.
La beauté de ces corps, tout ce concentré de beauté, dont les mouvements, l'écriture chorégraphique met en valeur chaque articulation musculaire de ces interprètes aux différentes origines
raciales (il manquerait juste le continent sud américain ;) ) amène un idéal d'universalité, une aspiration à la perfection, mais aussi, la conscience de la valeur allégorique de cette
représentation et sa contamination par la présence diffuse de l'angoisse primordiale qu'est la mort.
C'est d'ailleurs ainsi que j'ai vu dans la troisième partie, la présence de l'élément liquide, de l'eau, avec des bras, un haut du corps qui s'échappe dans une fluidité tandis que le bas du
corps s'harnache dans un grand plié seconde. L'eau, le styx, le passage. Vient la figure du vent, le dialogue des âmes, et des corps insectes, nature, anima animus, animisme.
Chez les chamanes, l'animal magique est imprévisible. Il y a bien transe mais pas imprévisibilité chez ces êtres.
Dès lors on retourne aux hommes et femmes, on cherche une autre issue, une autre réponse. Les faces à faces féminins sont faits d'insolence, d'impertinence, quelque chose d'espiègle de
complètement réel, humain. Vient des dialogues amoureux, une énergie qui se transmet dans la douceur de corps qui se rencontrent.
La lumière s'éteint, les corps disparaissent, et une pensée me traverse : un champ de forces diffuses, avec paradoxalement des corps ancrés mais sans poids. Sans poids. Frissons.
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