N'hésitez pas à laisser vos commentaires ou à m'envoyer vos
articles, billets d'humeur et autres traces écrites de vos dernières découvertes à l'adresse e-mail de ce blog (nectar.safran@hotmail.fr).
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Sylvie Testud est une comédienne exceptionnelle. Il lui arrive d'écrire des livres. J'avais lu le premier avec beaucoup de plaisir où on découvrait son métier par un point de vue tout à fait impertinent et drôle.
Le ciel t'aidera reste très personnel et présente l'adorable portrait d'une femme catastrophe : une angoissée de première qui laisse galoper son imagination comme un mauvais petit diable prêt à lui faire faire les pires des bêtises pour des raisons déraisonnées ! Et c'est à mourrir de rire parce qu'elle a toujours ce regard très particulier sur tout ce qui l'entoure, une distance incroyable pour quelqu'un qui peut se raisonner si peu. C'est une femme catastrophe, une chieuse de première, et ses anecdotes sont un régal.
C'est le livre rassurant d'une flippée qui nous soulage d'être pire que tout ce qu'on a pu faire !
Extrait du livre
"- Ben , je ne sais pas, moi ! Si je l'avais su, je ne serais pas montée sur le toit !
Mon copain secoue la tête. Il est désespéré avec moi qui fais n'importe quoi. La situation est absurde, et ça ne l'amuse pas du tout. Il a raison. Je suis ridicule. Maintenant que mon copain est là, tout me paraît différent. Pourtant mon raisonnement me paraissait normal tout à l'heure.
Après un silence, j'admets que j'ai eu tort. J'avoue mon erreur :
- J'ai pensé que c'étaient des gens qui attendaient que je me réveille pour me cueillir...
Je suis honteuse de cette déclaration. C'est la vérité. C'est ça que j'ai pensé quand j'ai senti l'odeur de la tartine grillée. Je baisse les yeux. Mon copain m'en veut. Il n'a pas l'air d'avoir envie de me pardonner aujourd'hui. Il n'a pas l'air d'avoir envie de me comprendre. Mon copain a l'air d'en avoir marre de moi. Il quitte la cuisine.
Quand il revient, il me montre le papier que j'ai posé devant la porte avant d'aller me coucher. Sur le papier je lis : Prenez ce que vous voulez, mais laissez moi dormir. Merci
- Qu'est ce que c'est que ça ? Il me gueule.
Oh... non... Je l'avais oublié, ce bout de papier...Je ne suis pas fière d'avoir à déclarer :
- Je me suis dit que, si des types entraient dans l'appartement, ils trouveraient ça cool... J'avais peut-être une chance de m'en sortir... je balbutie plus que mal à l'aise.
- Mais pourquoi des types entreraient ici ? Qu'est-ce que tu as de si intéressant pour que des types prennent le risque de tomber du toit ?
Il m'engueule encore plus fort. Je n'ai jamais vu mon copain dans cet état. L'heure est grave. Il a une crise de nerf par ma faute. Ca ne lui plaît pas du tout que je sois au-dessus de sa tête dans la cuisine.
- Je ne sais pas. J'avais peur ...
Je commence à pleurer sur mon toit.
Mon copain se calme un peu. Il soupire. Il ne sait plus quoi faire. Il regarde les barreaux contre lesquels je suis appuyée. Les barreaux qui m'empêchent de passer par le velux. Il me regarde. Ca a l'air moche. J'ai sûrement les barreaux incrustés dans la figure.
- Je viens te chercher, il me dit.
Il part avant que j'ai eu le temps de lui dire qu'il ne pourra pas passer. Il ne pourra pas ouvrir la porte de la chambre de ma grand-mère. C'est le seul moyen de monter sur le toit.
J'ai poussé la commode devant la porte.
Il revient immédiatement. Il a compris que quelque chose bloquait la porte de la chambre. Il lève la tête de nouveau vers moi.
- Je ne peux pas ouvrir la porte, il me dit, exaspéré.
Il attend que je donne la raison de cette nouvelle anomalie.
- J'ai mis la commode devant.
Il me regarde éberlué. La commode est très lourde, je lui raconte que je l'ai vidée des livres sans faire le moindre bruit. J'ai posé chaque livre par terre très précautionneusement. J'ai soulevé la commode. Crrrrr ! Oh, doucement ! Je me suis arrêtée. J'ai eu peur de me faire massacrer. Je n'arriverais pas à la soulever sans bruit. Elle était trop lourde. J'ai eu cette idée : j'ai enlevé les taies des oreillers du lit. Je pouvais soulever la commode pour glisser les tissus carrés sous les pieds. Une taie pour deux pieds de commode.
- T'inquiète, je ne les ai pas abîmées, je lui dis pour le rassurer.
J'ai fait glisser le meuble tout doucement. Avec la plus grande précaution, j'ai poussé la commode contre la porte de la chambre. J'ai replacé tous les livres en silence.
- C'est pour ça que tu ne m'as pas entendue. C'est pour ça que tu n'arrives pas à ouvrir la porte, je lui dis.
Mon copain est démoli par mon explication.
- Comment on va faire pour que je puisse rentrer ? je me risque à lui demander.
J'aurais mieux fait de ne pas m'y risquer. Ca l'énerve encore plus.
- Avec tous les scénarios que tu inventes, t'en as pas un qui peut te servir ? Tu vois que ce n'est pas si facile de rentrer maintenant ! Il rugit.
- Arrête de m'engueuler.
J'éclate en sanglots.
Mon copain n'est pas ému par mes larmes.
- Je vais appeler les pompiers. Qu'est ce que tu veux faire ?
- Oh non ! Pas les pompiers ! Je le supplie.
- Mais qu'est ce que tu veux qu'on fasse ?
Il panique. Moi aussi, je panique.
- Arrête de pleurer, merde !
- Arrête de m'engueuler !
Je pleure plus fort. Nous paniquons tous les deux.
C'est la première fois que je vois mon copain perdre son calme.
Il se rassoit sur la chaise de la cuisine pour réfléchir.
- Tu peux m'apporter une chemise ? Je lui demande comme Cosette.
Je n'ai pas eu le temps de m'habiller. Je suis en culotte.
Les premiers employés commencent à arriver dans les bureaux des étages au-dessous. S'ils jettent un coup d'oeil par la fenêtre, ils me verront en culotte sur le toit de l'immeuble.
Mon copain disparaît de nouveau."
C'est l'histoire d'une rupture qui devient nécessité de rupture avec le passé, avec soi, une rupture totale et sans compromis, devenir brume, devenir pierre. Puis quelques fissures ça et là creusent la fuite pour créer des moments d'éternité dans ce temps qui a cessé d'être depuis la fêlure originelle, des alcôves qui n'empêchent pas non plus d'aiguiser la douleur, de la rendre plus intense, de polir le visage en un masque aussi tranchant que la réalité qu'il sous-tend.
C'est un livre magnifique, douloureux et lumineux.
L'écriture de Quignard se pose en quelques touches éparses. Il ne cherche pas à aller à l'essentiel. Il fait des détours pour saisir le caché sans le révéler. Son écriture paraît instable, fragile, mouvante, il suffirait de souffler sur la page pour que ses mots soient balayés et s'échappent. Mais non, elle se déroule tel un fil d'Ariane, avec l'assurance d'une main de sculpteur qui caresse le visage de sa créature pour la consoler, la faire bien plus brume que pierre. Le livre se respire et ses mots, dans une sérénité inquiète, enfin s'impriment, scintillent derrière une pupille qui ne pensait pas les retenir.
Extrait de Villa Amalia
Elle rentra chez elle à pied, l'esprit plus libre. Elle marcha longuement dans les restes des feuilles mortes, dans des petites plaques de givre, dans la nuit tombée.
Elle descendit à la cave.
Elle choisit pour fêter sa résolution quelque chose de sublime qu'elle remonta au salon, qu'elle déboucha, qu'elle laissa à l'air, qui avait une odeur merveilleuse.
Une impression plus triste se glissa en elle, se fondit à la paix qu'elle avait recouvrée.
Elle but une gorgée, puis elle transporta son verre.
Elle le posa sur le piano.
Le soir, quand Thomas rentra, elle était toujours au piano et travaillait encore. Il fut doux et gentil. Il l'embrassa sur les cheveux pendant qu'elle continuait de lire, de déchiffrer, de noter, de réduire. Elle l'entendit dans son dos ; il devait se servir un verre de whisky ; il s'asseyait derrière elle, dans le grand fauteuil noir.
Elle continua de lire au piano la photocopie d'une partition qu'elle avait dénichée à la Bibliothèque nationale et qu'elle cherchait à retranscrire.
Le plus souvent elle ne composait pas.
Elle simplifiait jusqu'au dénuement les partitions qu'elle exhumait ou leurs souvenirs. elle résumait, désornait, taillait, amenuisait, condensait jusqu'à ce qu'elle fut bouleversée par ce qu'elle avait obtenu.
Quand ce fut juste bouleversant, elle s'arrêta. Elle était très émue.
Elle rejoua à l'intégrale ce qu'elle avait réduit. Elle se retourna.
Il dormait dans le fauteuil noir.
Elle prit son verre, passa devant lui, se rendit à la cuisine, mangea sur le pouce, finit la bouteille de vin merveilleux.
Toulouse - juin 2006
Le marathon des mots est un véritable marathon : marcher beaucoup, attendre beaucoup pour ne pas pouvoir assister à grand-chose, mais persévérer, ne pas se décourager sous la cagnasse toulousaine et bien sûr se ravitailler régulièrement en pression (Ach ! das Weisse Bier !) pour ne pas se déshydrater.
Mais heureusement il y a eu la lecture de Stephane Freiss des textes de Kessel et St Exupéry
autour du thème « souvenirs d’aéropostale ». Une lecture merveilleuse, juste, sans effets, qui sait apprécier le texte et le faire vivre d’une voix, une intonation, une suspension.
Si l’écriture d’Arto
Paasilinna était un personnage : il avancerait, sifflotant, l’air de rien, un brin détaché et nonchalant et paf ! shooterait très précisément dans un caillou pour l’envoyer rebondir sur
le képi d’un gendarme et provoquer une réaction en chaîne, désopilante et gentiment cruelle.
Petits suicides entre amis, comme la douce empoisonneuse précédemment, me donne cette même impression, d’une écriture qui avance sans afficher réellement ses intentions, une écriture traître, faussement neutre mais réellement caustique, où la méchanceté arrive à rimer sans peine avec tendresse, à la distance faussement désengagée, subtilement ironique, pour finalement tirer directement dans la cible.
Avec son argument foireux de départ « deux suicidaires qui se sont loupés forment une asso de désespérés de la vie pour mettre un peu de classe dans leur mort et partent en expédition touristique pour profiter un peu avant le grand saut définitif », Paasilinna bien souvent nous fait sourire et parfois rire.
Néanmoins, il est amusant et pas si bête de lire qu’un groupe de suicidaires attend de vouloir mourir
pour apprendre à profiter de la vie, attend d’officialiser leur envie de suicide pour se permettre un voyage touristique épique et pas si désespéré que ça, où finalement ils réapprennent à
s’écouter et à écouter, finissent par ne plus voir de fatalité dans leur soi-disant absence de perspectives et se découvrent un carpe diem qui donne l’envie d’ un
lendemain.
Extrait
Les plus redoutables ennemis des Finlandais sont la mélancolie, la tristesse, l'apathie. Une insondable lassitude plane sur ce malheureux peuple et le courbe depuis des milliers d'années sous son joug, forçant son âme à la noirceur et à la gravité. Le poids du pessimisme est tel que beaucoup voient dans la mort le seul remède à leur angoisse. Le spleen est un adversaire plus impitoyable que l'Union soviétique.
Mais les finlandais sont une nation de guerriers. Ils ne capitulent pas. Ils se rebellent, encore et toujours, contre la tyrannie.
A la Saint-Jean d'été, dans l'allégresse de la fête du solstice, le pays, unissant ses forces, livre une gigantesque lutte contre la morosité qui le ronge. Dès la veille, le peuple entier se range en ordre de bataille : non seulement les hommes en âge de prendre les armes, mais aussi les femmes, les enfants, les vieillards, tous montent au front. Pour faire pièce à l'obscurité, ils allument sur les rives des milliers de lacs finlandais d'immenses brasiers païens. Ils hissent au haut de leurs mâts de guerriers étendards bleu et blanc. Avant l'affrontement, les cinq millions d'assaillants se rassasient de saucisses graisseuses et de côtes de porc grillées au barbecue. Ils boivent sans lésiner pour se donner du courage et, au son de l'accordéon, se ruent à l'assaut de la neurasthénie, défiant sa puissance en un rude combat sans merci, jusqu'au bout de la nuit.
Dans le tumulte des corps à corps, les sexes opposés se mêlent, les femmes se font engrosser. De nombreux téméraires se noient dans les lacs et les bras de mer qu'ils tentent de franchir à bord des vedettes de débarquement. Par dizaines de milliers, les gens s'écroulent dans les aulnaies et les buissons d'orties. On ne compte plus les actes de bravoure et les sacrifices héroïques ; la joie et le bonheur triomphent, le vague à l'âme est mis en déroute et la nation, ayant vaincu par la force le sinistre despote, goûte à la liberté pendant au moins un soir.
J’aime la
plume de Magda Szabo, sa façon de plonger dans le cœur de ses personnages en narrant des histoires simples, des vécus ordinaires pour dégager la singularité de chacun, révéler leur nature sans
les brusquer, sans verser dans le psychologisme mais avec une finesse, une compréhension de l’humain peu ordinaire, et en même temps sans livrer une vérité ; il reste toujours de nombreuses parts
d’ombre, ce mur insurmontable qui sépare d’autrui et qui fait que toute personne est un mystère.
Tout commence à la mort de Vince, le père d’Iza. Iza, jeune femme brillante, respectée et admirée de tous décide alors de recueillir sa vieille mère. Iza est un modèle de perfection qui ne se
laisse entamer par rien, fléchir par rien, rationnelle, raisonnable, quitte à étouffer ceux qui l’entourent.
Le personnage d’Iza est étonnant : voilà une jeune femme qui a toujours raison et porte ça comme une malédiction, qui bloque tous ses sentiments afin de rester un pilier solide et finit par
s’enfermer dans une sorte d’indifférence, sans être insensible pourtant, sans être incapable d’aimer, au contraire. Elle se vit elle-même presque comme une fatalité, entièrement indépendante et
autonome, ce qui ne laisse de place à personne.
Ce livre m’a beaucoup interrogée, sur l’égoïsme qui motive peut-être plus d’actions que l’on veut bien croire, jusque dans les gestes les plus généreux. Il m’a également interrogée sur la
faiblesse humaine : est-ce que c’est dans cette faiblesse que réside la sensibilité parce que c’est là que réside la non rationalité ? ou du moins la seule expression de la sensibilité et des
sentiments que nous sommes capables de comprendre ? Est-ce qu’aimer, c’est être dépendant de l’autre, manger un peu d’autrui pour s’amputer un peu de soi ?
Iza a quelque chose d’effrayant, il y a quelque chose qu’elle ne sait pas faire, et pourtant je crois qu’il y a également quelque chose à apprendre d’Iza, ce qui la condamne est aussi sa
principale qualité, drôles de bêtes contradictoires que nous sommes.
Il faut lire le livre pour tenter de trouver sa réponse à toutes ces questions parce que je ne saurais pas formuler clairement ce qu’il me semble comprendre intuitivement du personnage
d’Iza.
Extrait
Devant la pâtisserie, la vieille femme pensait elle aussi à Iza quand ils montèrent dansle taxi. "Papa a un cancer", avait dit Iza d'un ton étrangement neutre. sur un coup de téléphone de sa mère, elle était revenue à Budapest pour voir le malade. Elle se brossait les mains dans la salle de bains avec la lenteur méticuleuse dont elle avait pris l'habitude à l'internat.
La vieille femme s'était affaissée sur le rebord de la baignoire. Le monde s'assombrissait brusquement autour d'elle ; pour ne pas tomber, elle se raccrocha au robinet du chauffe-eau. L'instant d'après, elle bondissait sur ses pieds, sortait en courant dans le couloir : Vince l'appelait.
" Qu'est ce que vous complotez ? ", avait demandé Vince, un peu énervé.
Mais elle le fixa sans pouvoir rien dire, saisie de panique et d'horreur, comme on regarde un corps déjà en composition. Que répondre ? Rien ne lui venait à l'esprit. C'est Iza qui la tira d'embarras : elle sortait de la salle de bains en agitant ses mains blanches et fines sous le nez du vieillard.
"Tout le monde n'est pas une vieille rosse comme vous", dit-elle, et le visage maigre de Vince s'éclaira.
"Vieille rosse", c'était une expression de la petite Iza, de l'Iza d'autrefois, pleurnicheuse et le nez brillant. "Il y a des gens qui se lavent les mains plusieurs fois par jour, moi par exemple, reprit-elle, et maintenant retournez dans votre chambre, vous allez attraper froid. Si je manquais de suc gastrique autant que vous, je boufferai de la pepsine au lieu de venir faire des histoires."
La vieille femme savait que Vince avait des soupçons. Depuis qu'elles étaient apparues ces douleurs sauvages, étranges, et qu'il avait commencé à maigrir, il était devenu méfiant ; sans cesse en alerte, il cherchait à surprendre les moindres bribes de conversation pour savoir enfin la raison de cet affaiblissement continuel, l'explication de ces souffrances lancinantes et bizarre qui l'assaillaient de plus en plus souvent.
Moi, je ne pourrai jamais le rabrouer comme ça, pensa la vieille femme, et même au fond de son désespoir elle était fière à l'idée qu'Iza, elle, en était capable.
" Viens avec moi, maman, on va prendre un verre au café. Vous venez aussi ? "
Mais Vince, sa bonne humeur revenue, contemplait avec fierté ses jambes maigrichonnes : s'imaginait-on qu'il fréquentait les bars, lui ? Il secoua la tête. Iza haussa les épaules et reprit :
"Tant pis pour vous, de toute façon, vous ne feriez que lorgner les femmes."
Elle attrapa son manteau et, comme elle faisait toujours depuis l'enfance au moment de sortir, elle cogna de son front le beau front bombé de son père.
"Mais n'allez tromper maman pendant notre absence!"
Vince cligna malicieusement les paupières, et ses yeux qui depuis des semaines n'étaient plus ceux que connaissait si bien la vieille femme - changés au point qu'elle se demandait avec étonnement ce qui leur était arrivé, pourquoi ils avaient rapetissé et s'étaient en même temps allongés et ternis - , ses yeux retrouvèrent subitement leur éclat.
Vince adorait Iza, ils se taquinaient toujours et leur dialogue n' avait rien de commun avec les conversations ordinaires entre un père et sa fille. Il était amical, fraternel, complice - Dieu sait quoi encore !
Au bar, ni l'une ni l'autre ne touchèrent à leur café ; elles le considéraient en faisant tourner entre leurs mains le petit verre embué. Le visage d'Iza était blême.
"Il lui reste trois mois à vivre, dit-elle. Antal se chargera de lui apporter des cachets. Je te laisse de l'argent, achète-lui tout ce qu'il voudra, n'importe quelle bêtise. Surtout pas d'économies, maman!"
Une musique jouait en sourdine et tout à coup la vieille femme se fit l'effet d'un bourreau en train de perpétrer avec sa fille quelque chose d'horrible, à l'ombre des rideaux rouges.
Que Vince n'existe plus dans trois mois, et qu'elle puisse savoir dès maintenant qu'il n'existerait plus, c'était comme s'il avait été condamné à mort et qu'on lui eût annoncé aujourd'hui la date de son exécution. Elle n'osa pas demander si le diagnostic de Decker était sûr. elle savait, aussi bien par Iza que par Antal, que Decker ne s'était jamais trompé. La musique s'amplifia, un couple d'amoureux se regarda tendrement et la serveuse demanda si elle voulait de la crème avec son café. Iza répondit "oui" pour elle.
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